LA DESTITUTION DE NAMBALA KEITA,
CHEF DE CANTON DE NARENA, A 1943

par Jan Jansen, Université de Leiden, Pays-Bas
[adaptè pour le Web par Jim Jones]

 


Sommaire


Introduction

Les manuscrits dominent encore les études historiques; les sources orales ne sont guère écoutées. A court terme, ces dernières manquent de voix lors des discussions académiques en raison de leur absence dans les bibliothèques. A long terme, elles manquent de voix même au niveau régional avec l'oubli ou la transmission incomplète. Même en Afrique, continent connu pour sa richesse en traditions orales, les études historiques souffrent d'une telle situation.

L'oubli et la transmission incomplète menacent aussi les sources sur la vie de Nambala (Masadan Bala ou Massadan Balla) Keita, ancien chef de canton de Naréna et héros de cette présentation. Comme Nambala n'a pas été un politicien d'importance nationale ou supra-régionale, les seules sources disponibles sur lui dans la longue durée seraient les sources écrites par l'administration coloniale et l'opinion publique mal-informée.

Le présent ouvrage présente les sources coloniales, c'est-à-dire la perspective des Français. Pour la perspective de sa propre famille et ses adversaires, voir le livre rédigé par moi-même: Trois perspectives sur la vie de Nambala Keita (Naréna 1895-1968) (Shaker Publishers, Maastricht, 2001). L'administration coloniale était inconsistante dans son appréciation des autorités dites `coutumières'. Les sources administratives sont des témoins fascinants des discours et enjeux politiques des administrateurs coloniaux et des autorités locales.

La région autour de Naréna fut occupée par les Français vers 1888. De grandes réorganisations administratives eurent lieu vers 1897-1900 et 1915-1917 (voir Jansen, ci-dessous). Les Français, ayant pour objectif de maîtriser la région avec le minimum de moyens, agrandirent une entité socio-historique (l'ancien jamana de Naréna) en y ajoutant les villages de Nougani, Djelibani, Balamansaya, Balankomana et Sokourani.(1) Après, en 1915, les Français ajoutèrent au canton de Naréna le terroir de Karan et Abaladougou-Keniéba,(2) villages puissants et peuplés qui cherchaient à éviter une liaison avec le canton de Maramandougou, dominé par le fameux village de Kangaba. Cette décision entraina, dans les années 1930, lorsque la région connaissait une période de haute- conjoncture grâce au développement des mines d'or autour de Kourémalé, un conflit entre l'administration et le chef de village d'Abaladougou-Keniéba (Fabou) d'un côté et Nambala Keita de l'autre. Ce conflit ne commença pas avec l'installation de Nambala et ne se termina pas avec sa destitution en 1943; la situation était plus compliquée que les Français ne l'ont laissé croire à leurs supérieurs à Paris.

La relation entre Naréna et l'administration coloniale commença en 1881, lorsque le Lieutenant Vallière, envoyé par le Commandant Gallieni, visita le village et y rencontra Bandiougou, le chef de village. A l'époque, la région venait de souffrir des razzias de l'armée des fils d'El Haji Oumar Tall (Gallieni 1885, p. 316, Camara et Jansen 1999, cf. Robinson 1988). Quelques années après la visite de Vallière, la région était incorporée dans l'empire de Samori. Entre 1885 et 1887, la région formait la frontière entre les Français et l'empire de Samori. Lorsque Samori fixa son attention sur les développements politiques de Sikasso (Person 1968, Konaré 1998), la région fut dévastée par sa stratégie de `terre brûlée'.

En 1888, les Français se sont installés à Naréna et la région devint une partie intégrante des colonies françaises. Naréna et les villages voisins de Karan et Keniéba sont rattachés au cercle de Nyagassola, et Kangaba à celui de Siguiri (Nyagassola et Siguiri sont dans la Guinée actuelle - voir carte).(3)

A la fin du XIX-ième siècle les terres autour de Kangaba et de Naréna étaient transmises au cercle de Bamako, pour raison de proximité; les Français voulaient rendre leur administration plus efficace. En ce moment le canton de Naréna, dont on parle aujourd'hui comme une entité historique existant depuis longtemps (et qui était constitué de Naréna, Sokourani, Samalofida et Kinyèma), n'existait pas encore: le village de Sokourani faisait partie du canton de Dioulafondo, un fait qui semble être complètement oublié aujourd'hui.(4) Sur la position de Karan et de Keniéba entre 1888 et 1915, les sources dans les archives sont également muettes.

Vers 1915, lorsque les Français décidèrent de réorganiser leur administration afin de faciliter le recrutement des soldats pour leur armée pendant la première guerre mondiale, les entités politiques qui forment l'objet de cette étude, étaient formées. On voit vers 1930 que les habitants des villages de Karan et de Keniéba qui se disent descendants de deux frères de même mère Nyagalen, Karan du frère aîné, Keniéba du frère cadet - résistaient à l'autorité de Naréna. Cependant, les événements entre 1915 et 1930 ne sont pas conservés par l'administration (voir l'annexe).(5) En 1943 cette résistance aboutit à la destitution de Masadan Bala (dit `Nambala') Keita, le chef de canton de Naréna.

Cette destitution est un moment dans un processus complexe que ce livre présente selon plusieurs perspectives. Grâce aux efforts de Daouda Keita et de Seydou Camara nous connaissons maintenant les perspectives de la famille de Nambala et de ses adversaires. Ma propre contribution consiste en une analyse basée sur les sources d'archives et quelques textes présentés en annexe. Ces textes sont les suivants (pour leur lieu d'origine, voir l'annexe):

  1. `Procès-verbal de consultation - commission cantonale de Naréna' du 17 mars 1943; réunion à Kourémalé sous `la présidence de Monsieur l'Administrateur Auguste Marcoin, Adjoint au Commandant de Cercle de Bamako'.
  2. `Procès-verbal de convention' du 17 mars 1943; réunion à Kourémalé `sous la présidence d'Auguste Marcoin, Administrateur des Colonies, Adjoint au Commandant de Cercle de Bamako'.
  3. Propositions visant à régler la question de la chefferie du canton de Naréna du 9 juin 1943.
  4. `Mise au point de la question de la chefferie du Canton de Naréna' du 23 décembre 1943, par l'inspecteur des Affaires Administratives.
  5. Lettre de Yamoudou Keita du 26 février 1951.
  6. Réponse de l'administrateur de cercle du 6 mars 1951.
  7. `Extrait rapport de tournée du Commandant de cercle de Bamako dans la subdivision de Kangaba' de juillet 1951.
  8. Lettre du 28 septembre 1951 sur la désignation de Sinémory Keita.

A ces huit textes j'ajoute ici des références que j'ai trouvées dans d'autres documents, ayant pour objectif de reconstituer les événements pendant la chefferie de Nambala. L'inclusion de ces références changera le jugement sur Nambala et le rendra positif, comparé avec l'image produite dans les textes annexés qui témoignent en défaveur de Nambala.

J'éviterai des conclusions sur la base des caractéristiques personnelles des acteurs, bien que je croie que les actions des personnages comme Nambala Keita, son griot Mamadou Diabaté, son adversaire Fabou Keita et l'administrateur Buttin, ne peuvent être comprises sans une appréciation de leurs caractères. Pour cette dimension, je me refère aux contributions de Daouda Nambala Keita et de Seydou Camara.

L'administration française était opportuniste et ambiguë par rapport à l'administration des cantons mandingues. D'une part on semble avoir connu un véritable interêt pour la `tradition' et les `coutumes' (qu'attestent quelques textes de l'annexe et le fait que l'administration ait pris la peine de faire une telle étude historique), mais, d'autre part, s'il y avait un candidat puissant pour une chefferie, on choisissait souvent de `rompre avec les règles traditionnelles' (voir ci- dessous). Le titre de ma contribution renvoit à la volonté des Français de comprendre l'organisation sociale du point de vue historique, l'histoire des lignages étant considérée comme la meilleure base pour une administration effective.(6)

A mon avis, les administrateurs sur le terrain croyaient toujours, d'une façon plus ou moins sincère, pouvoir utiliser la `tradition' pour résoudre des conflits socio-politiques. L'histoire pouvait mettre `chacun à sa place' (voir ci-dessous). Cependant, en leur qualité de fonctionnaires, ils appliquaient aussi une logique administrative qui leur avait été enseignée dans les écoles et qui était demandée par leurs supérieurs (à Saint-Louis et Paris). Cela semble être à nos yeux une politique opportuniste.

Vers 1950 les administrateurs se rendaient compte que la tradition, loin d'être fixe, était le résultat d'enjeux politiques. Elle était donc dynamique et s'adaptait aux développements politiques contemporains (voir ci-dessus). Cependant, c'était trop tard pour arranger une bonne solution pour le canton de Naréna au niveau de sa chefferie: à cette époque les partis politiques (le PSP de Fily Dabo Cissoko, l'US-RDA de Mamadou Konate et Modibo Keita) avaient rapidement pris de l'influence au détriment des autorités locales et l'administration préparait la transmission du pouvoir. Cela explique également l'absence relative, surtout après 1955, de documents sur la politique cantonale.

Ce changement est bien sûr le résultat d'un important changement de politique à Paris. la conférence de Brazzaville, en 1944, les politiciens africains et De Gaulle avaient fait des recommandations qui entraînèrent des changements importants, outre-mer, durant l'année 1946. Je mentionne ici la suppression de l'indigénat, l'abolition du travail forcé et l'application du code pénal métropolitain à l'Afrique noire. Gabriel Massa, ancien administrateur de la France en Haute-Volta, écrit (1995, p. 46):

(...) le rôle de l'administrateur a changé à partir de 1946. (...) Après 1946, si l'administration est toujours directe et hiérarchique, les pouvoirs de l'administrateur sont fortement réduits (...) L'administrateur ne dispose plus des sanctions de l'indigénat, des prestations des populations pour effectuer les travaux d'interêt général. (...) C'est terminé alors, l'époque de <la force>, selon l'expression imagée employée par les vieux dans les villages.'

Les documents ci-présentés représentent, plus ou moins, tout ce qui est disponible sur la vie de Nambala. Ils datent de deux périodes. La première va de 1930, lorsque l'administration faisait des efforts pour agrandir son influence, jusqu'à 1943, lorsque la deuxième guerre mondiale empêchait une administration efficace des colonies. La deuxième période va de 1949 à l'indépendance. Entre 1943 et 1949 les sources d'archives sont rares, dans les Archives Nationales du Mali à Koulouba (ANMK) et également dans l'Archive Nationale-Section Outre-Mer (ANSOM) à Aix-en-Provence (en France). Il est possible que les administrateurs aient caché leurs documents produits en temps de crise. Parmi eux quelques-uns avaient l'habitude de brûler leurs documents au moment d'une promotion professionnelle (voir Mann 1999).

Il est à espérer que le gouvernement malien trouvera dans un futur immédiat, les moyens pour restaurer des manuscrits et pour compléter la documention. Si cela se réalise, il est possible que des textes - par exemple ceux sur la formation du canton de Naréna en 1915 et sur le jugement de Nambala en 1943-1944 - seront retrouvés. Bien que les archivistes de l'ANMK rendent de grands services aux clients, ils doivent lutter contre certains ennemis, comme la poussière et les insectes, qui sont encore très puissants (voir Conrad 1976, Harmon 1992). J'espère que mon article convaincra le lecteur de la richesse des documents conservés à l'ANMK.

La situation économique et démographique du canton de Naréna

L'importance économique de la région au Sud de Bamako dépendait de l'or extrait des puits de façon traditionnelle pendant la saison sèche (voir Leynaud et Cissé 1978, Thiam 1997, Cissé 1997). Les orpailleurs avaient obligation de vendre leur or aux Français, mais ils préféraient le vendre aux commerçants `djoulas' qui leur offraient un meilleur prix par gramme (plus 20-40 %).

L'interêt de la région pour la production d'or dans toutes les colonies d'Afrique Occidentale Française en entier était grand: on estimait que la zone autour de Kourémalé produisait 90% de l'or de l'AOF, dont 75% en Guinée et 25% au Soudan.(7)

L'orpaillage commençait à fleurir en 1934 avec la découverte de grandes quantités d'or autour de Kourémalé. Cette année-là la frontière entre le Soudan Français et la Guinée fut re- déterminée.(8) Lorsque la région de Kourémalé attirait beaucoup de gens (orpailleurs et commerçants) l'administration créa en 1941 la `Subdivision Aurifère de Kourémalé' comprenant le grand canton de Maraman-dougou (avec des centres politiques comme Kangaba et Figuira), le canton moyen de Naréna et le petit canton de Bacama.(9) Cependant, la deuxième guerre mondiale forçant l'administration à mieux gérer la production agricole, les Français décidèrent le 15 mai 1943 de fermer les placers. Les orpailleurs furent considérés comme des consommateurs et devaient se transformer en producteurs. A l'époque il se trouvait 12.000 orpailleurs à Kourémalé. Dans le village de Kobada - que je n'ai pas pu localiser - il y avait, en janvier 1943, 9.000 orpailleurs, mais en mai ce chiffre fut réduit à 500.(10) On dit qu'ils sont allés à Koflatè à 20 km au Sud de Kourémalé. D'après les calculs de l'administration, la mesure de 1943 devait éliminer 17.000 consommateurs adultes. Cette mesure était approuvée par les chefs de famille, puisqu'elle renforçait leur contrôle sur les jeunes. Les placers ont été ré- ouverts pendant la saison sèche de 1945-1946. Les revenus étaient modestes, selon l'administration, mais on pouvait jouir d'une `liberté relative'.(11)

Il est clair que l'orpaillage était une affaire de hasard. En 1952, moins de vingt ans après sa floraison, le village de Kourémalé avait presque disparu.(12) Déjà en 1951 l'administration de la subdivision fut transférée de Kourémalé à Kangaba.(13)

L'orpaillage était difficile à maîtriser du point de vue de l'administration française; les orpailleurs migraient vers les sites riches en or. Le temps qu'on passait dans les placers n'était jamais précis. L'orpaillage faisait et fait toujours partie d'un système de production `traditionnel'. Déjà en 1929 on parlait d'un exode de Naréna et Bacama vers les placers de Siguiri, et vers le Sénégal (afin d'échapper au service militaire et de travailler comme `navétane' dans la production d'arachides) ou en Guinée (où il n'y avait pas de travaux forcés et où l'impôt était moins élevé qu'au Soudan Français).(14)

Bien que l'orpaillage fût important dans la vie quotidienne, l'or n'était qu'un revenu additionnel. On n'allait aux placers qu'en cas de pénurie. Ainsi le rapport de 1949 est estimé à 400 kilogrammes et celui de 1950, année considérée comme une année de bonne récolte agricole, à 200 kilogrammes d'or.(15)

En général, on peut dire que les changements économiques allaient vite dans le canton de Naréna pendant les chefferies de Nambala Keita et de son successeur Fabou Keita. Cela est prouvé par la présence de produits de luxe: par exemple, dans le canton de Naréna, le nombre de vélos a augmenté de neuf en 1947 à quarante-deux en 1952.(16) Pendant la période 1900-1958 la population de la région au Sud de Bamako augmenta vite. Ainsi du point de vue économique et démographique la situation pré-coloniale - où la population de la région au Sud de Bamako ne dépassa presque jamais 5 habitants au kilomètre carré (dans les monts mandingues elle était même de 1 à 2 habitants au kilomètre carré) - ne peut pas être comparée à la situation de l'ère de l'indépendance. Les archives nous fournissent beaucoup de faits démographiques. J'en donnerai quelques uns pour montrer l'augmentation et la dynamique de la population. En 1938 le canton de Naréna avait 5.100 habitants sur une superficie de 1.300 km2. En 1947 on avait 6.695 habitants, dont 1.663 dans le village de Naréna et 1.157 à Karan.(17) Entre 1935 et 1944 la population de Keniéba diminua de 1.054 à 919. L'administrateur expliqua ce recul par le `mauvais état sanitaire' en combinaison avec la `résistance passive de la région'. Cependant, la population de Karan augmenta de 890 habitants, en 1935, à 1.159 en 1944.(18) En 1930 les deux villages réunis comptaient 1.051 `imposables' (voir l'annexe).

Le système d'administration territoriale coloniale

Sans doute l'objectif des Français était de profiter économiquement de leurs colonies (voir Coquery-Vidrovitch 1985). Afin de réaliser les meilleurs revenus, on reorganisa le Manding (et tout le Soudan Français) en unités territoriales: les cantons. La chefferie de canton devait être occupée par un `chef traditionnel', bien que traditionnellement une telle chefferie territoriale n'existait pas. Par rapport au chef de canton la politique française était, même au niveau officiel, ambiguë et opportuniste. En témoigne cette instruction de 1929:

`Cela ne veut pas dire que nous devons tolérer indéfiniment l'hégémonie de certaines familles incapables ou indésirables. Celles qui peuvent prétendre au commandement avec l'assentiment de la population sont généralement assez nombreuses pour permettre une sélection sans rompre radicalement avec les règles traditionnelles de la dévolution.' (19)

Selon le document l'instruction des successeurs a eu la même importance. Afin de réaliser cet objectif, on introduisit un système d'écoles.

C'est la tendance à reorganiser la chefferie en cas de tension sociale qui m'a frappé, lorsque j'analysais les documents d'archives. Le remplacement semble avoir été un outil pour maintenir le pouvoir au niveau local. Cependant, dans la zone au sud de Bamako ce remplacement n'était pas souvent `sans rompre radicalement avec les règles traditionnelles'. L'initiative de remplacer Nambala Keita n'est, dans la région au sud de Bamako, qu'un exemple parmi tant d'autres, parfois réalisés, parfois restés dans les bureaux des administrateurs.

En 1930, par exemple, l'administrateur voulait agrandir quelques cantons de la région pour des raisons obscures, récompensant ou punissant ainsi le comportement de leurs chefs.(20) En plus, les administrateurs pensaient à des modèles d'entités administratives `parfaites'. Ainsi, en 1953 on voulait agrandir la subdivision de Kourémalé/Kangaba en y ajoutant d'autres cantons avec des populations en majorité maninkaphones. On avait estimé qu'une subdivision idéale devrait avoir une population de 80.000 habitants et que rien ne pouvait `justifier' pourquoi la subdivision Bamako - qui était trois fois plus grande et cinq fois plus peuplée - fonctionnait mieux que Kourémalé/Kangaba. Cette réorganisation était cependant impossible, parce que `personne n'a oublié Samori' (Kangaba était l'allié de Samori dans les années 1880 et le roi de Kangaba a brûlé plusieurs villages et massacré leurs populations avec le support de Samori). Surtout dans les cantons avec des chefs Doumbouya on croyait que la population de Kangaba allait réagir en disant: `Nos captifs sont retournés.' Ces cantons croient avoir été libérés par les Français. Ainsi, la subdivision de Kangaba fut et resta une monstruosité administrative:(21)

`A mon avis, la Subdivision de Kangaba, qui fut créée en 1941 uniquement en raison de l'importance qu'on attribuait en temps de guerre à la production des placers, aurait dû être supprimée en 1946 ou 1947.'

La plupart des réorganisations sont maintenant oubliées, bien que souvent on entende encore leurs échos dans le processus de décentralisation initié par le gouvernement malien vers 1995 (voir Kassibo 1998). Cependant, dans la zone au sud de Bamako on se rappelle parfois vivement les chefs destitués et les chefs usurpateurs. Cela est bien sûr le cas de Nambala Keita et son successeur Fabou Keita. Mais le plus `fameux' parmi ces chefs de cantons est Fadiala Keita, qui administra le canton de Sendougou (Siby et Bancoumana), le canton voisin au canton de Naréna, entre 1933 et 1937.(22) Le cas de Fadiala est une bonne illustration de la politique française au moment de l'installation de Nambala Keita.

Originaire de la région (né en 1882 à Niamey, canton de Bala Oulena), mais pas du canton de Sendougou (dont la majorité est Camara), Fadiala Keita fit une carrière militaire dans l'armée française. `Soldat épris de discipline', il devint Lieutenant Honoraire d'Infanterie Coloniale et Chevalier de la Légion d'Honneur. Sur la proposition du Général Buhrer, Fadiala Keita remplit la vacance de la chefferie cantonale de Sendougou, position vacante depuis plusieurs années. Son régime est horrible et cruel, mais les Français étaient satisfaits: le 19 mars 1935 il avait déjà payé l'impôt pour 1935, le 13 janvier 1936 l'impôt pour 1936! 20% de l'impôt de la subdivision de Bamako venait du canton de Sendougou... Le 21 juin 1937 il mourut soudain à Bamako; on dit qu'il fut empoisonné. Il est bien possible qu'il y ait une relation entre la mort de Fadiala et un projet initié en 1937 sur l'agrandissement des champs pour la culture du coton. En juillet 1938 l'administration entamait des investigations sur son décès - puisqu'il était citoyen français depuis 1934 - mais elles furent sans suite.

Les mêmes machinations utilisées pour installer un étranger comme Fadiala on voit en 1930 par rapport à Fabou Keita, l'adversaire de Nambala. Ce cas est le premier conflit entre Naréna et Keniéba mentionné dans les archives. Un rapport politique nous informe de ce qui suit: (23)

`Or ces deux villages [Karan et Abaladougou-Keniéba - Jansen] ont refusé en 1915 d'être rattachés au Maramandougou [Kangaba et Figuira - Jansen], parce que voulant former à eux seuls un canton indépendant. C'est alors qu'on les a rattachés au canton de Naréna, dont ils forment près de la moitié de la population (1.051 sur 2.837 imposables). En ce moment Abaladougou- Kiniéba seul persiste dans sa demande de séparation.'

C'est surtout Abaladougou-Keniéba qui persista, bien qu'il y eût un groupe d'opposants dans le village. Le rapport de juillet 1930 parle d'instructions pour tenir Keniéba dans le canton de Naréna, mais un télégramme (dans le rapport politique d'Octobre 1931) signé `Pelissier' dit:

`(...) 2.- Village Abaladougou-Kiniéba (canton Naréna); le "double" village était en effervescence, certains habitants n'étant pas satisfaits leur chef Fabou Keita. Afin arriver accord, ai réuni chef canton et notables qui ont décidé séparation et désigné Nakhany Carfa Keita comme chef village Abaladougou, Fabou restant chef Kiniéba. / Tous repartis satisfaits leur pays. / Cette solution a été approuvée par commandant cercle.'

Ce conflit peut avoir été le début de la chute de Nambala, bien qu'il ne fût pas encore installé en ce moment. Peut-être Fabou se sentait trahi par le chef de canton qui était d'accord pour la séparation du village. Les mesures administratives de 1931 n'ont pas mis fin au conflit. Le `Rapport Politique - Organisation Territoriale' de 1937 déclare:

`L'opposition des chefs de village de Karan et de Kiniba [sic - Jansen] (Subdivision de Bamako) subsiste toujours contre Nambala Keita, chef de canton de Naréna. Le rattachement éventuel de ces villages au canton de Maramandougou avait été envisagé. Toutefois cette mesure aurait l'inconvénient d'augmenter encore la population de ce canton fort important, auquel on a déjà joint il y a peu de temps plusieurs cantons: ce serait très bien peut-être en l'état actuel des choses, mais ne ferait probablement que compliquer encore la succession éventuelle de Faguimba Keita (chef de canton de Maramandougou) déjà passablement embrouillée.'

Les Français étaient donc opportunistes d'une part, se mettant du côté des puissants, mais d'autre part il leur manquait les moyens de donner suite aux mesures. En février 1951, au moment du démenagement de l'administration de Kourémalé à Kangaba, celle-ci se composait d'un `sous- chef de bureau' français assisté par quatre fonctionnaires africains. On remarque que depuis le 13 octobre 1944 - probablement le jour du départ de Buttin (voir ci-dessous) - on a eu neuf chefs de subdivision, dont la plupart étaient des débutants.(24) La continuité administrative fut alors faible.

Appréciations de l'administration sur Nambala Keita

A notre avis, vers le début de la deuxième guerre mondiale les conditions socio-économiques dans le canton de Naréna devenaient impossibles à maîtriser par l'administration française. En cherchant la cause de cet état de fait, les administrateurs faisaient de Nambala un bouc émissaire. Cependant, par rapport aux actes de Nambala, on doit se demander s'il a adapté son comportement à la situation après son installation en 1936 donnant ainsi raison à une appréciation négative par les Français, ou si les Français devenaient de plus en plus mécontents de sa politique entre 1936 et 1943. Il n'est pas clair si le pouvoir de Nambala Keita a évolué pendant la période 1936-1943 ou si les Français ont compris petit à petit que la politique de Nambala ne suffissait pas pour maîtriser la situation.

Quand on lit les rapports de 1943, on a l'impression que Nambala a trompé (en 1936) les Français, qui ont découvert la trahison trop tard; il se présentait comme quelqu'un d'une autre génération. Cependant, il est clair que le jeune Nambala fut, en 1936, un de leurs candidats favoris pour la chefferie cantonale. En 1930, les `Fiches de Renseignements des Chefs de Canton'(25) le mentionnent comme successeur éventuel de Santéné Keita, le chef d'alors, son neveu Dibi Keita. Pour 1931 on trouve plusieurs fois les noms de deux candidats dans les documents mensuels:

`Son successeur éventuel d'après la coutume serait Dibi Keita, fils de feu Mamby Keita et Madiauma Coulibaly, frère de Simbo, père du chef actuel. Nambala Keita, neveu, son représentant à Bamako.'

Les candidats à la succession de Dibi Keita sont, dans la période 1933-1934, `Dibi Keita, son cousin', et aussi - sur certaines fiches - `Nambala Keita, son cousin. Tous deux membres de sa famille.'(26)

De plus, quand on analyse ces fiches de renseignements des chefs de canton, on voit des réponses remarquables à l'enquête standardisée de la fiche. Ces réponses montrent que les Francais appréciaient Nambala pendant les premières années de son régime. Par exemple, la fiche de 1936 indique:

S'agit-il ici de la même personne destituée en 1943? S'agit-il de la même administration qui le destitua en 1943? Les années suivantes montrent comment la distance entre Nambala et l'administration coloniale s'agrandissait.

En 1937, les `Notes' nous présentent un `chef jeune actif, connaissant bien son canton, obtenant de bons résultats. Malgré l'opposition continuelle des villages de Karan et Kinieba.' Cependant, les fiches de 1938 et de 1939 nous montrent des doutes de la part de l'administration:

`Il n'apparaît pas que ce jeune chef puisse donner de grandes satisfactions. A une tendance à faire dégénérer le moindre incident en affaires personnelles. Subit une irréductible opposition de deux villages (1938).'

`Chef trop jeune qui n'apporte pas dans son commandement toute la prépondérance désirable; du moindre incident fait une affaire personnelle; les villages de Karan et Kenieba lui font une opposition irréductible (1939).'(27)

La fiche du 26 mai 1942 montre que la situation était en train de devenir explosive, bien que les rapports de Nambala avec ses administrés fussent encore `assez bons'. Cette fiche nous informe, entre autres, sur les dates suivantes:

Intéressante est la fiche du 27 octobre 1943. Elle est complètement remplie, mais on y a écrit `révoqué par décision 935 APA 2 du 19 avril 1943'. Alors, la fiche a été remplie cinq mois après la destitution de Nambala. La fiche nous raconte:

Il est remarquable que Sokourani, aujourd'hui considéré comme lié à Naréna depuis longtemps, se comptait parmi les adversaires de Naréna. Sans doute, cette attitude était un écho de la situation avant la création du canton de Naréna en 1915 (voir ci-dessus et carte p. 84).(28)

Les procès et les punitions

Nambala semble avoir accepté sa destitution comme chef du canton, mais (tout comme les autres habitants de Naréna) il n'a pas accepté Fabou comme autorité sur le territoire de Naréna. On a cette impression en lisant les documents de son arrestation. Bien que j'aie essayé de trouver des informations additionnelles sur le procès de Nambala, mes efforts ont été vains.(29) Les citations suivantes sont prises dans les documents du dossier sur Fabou Keita, le successeur de Nambala.(30)

Le 15 novembre 1943 le Service de Sûreté écrit à Bamako, dans No 4469/PS, que le 9 Novembre 1943 `Nambala et 7 autres' sont arrêtés à Bamako pour:

`raisons suivantes: (...) Il [Nambala Keita - Jansen] ne continue pas moins à exercer son influence sur une grande partie de la population qui lui serait très attachée. C'est ce qui provoqua l'incident qui est à la base du mandat d'amener. Le nouveau chef, un nommé Fabou Keita dont l'influence dans le pays serait assez médiocre, se présenta lors d'une tournée au village de Naréna.

Au cours d'une discussion avec des habitants du village, le nouveau chef, pour montrer son autorité, aurait fait frapper de jeunes gens par un garde de cercle de sa suite, avec une cravache. La cravache arrachée à ce dernier servit immédiatement à (...) puer lui-même. Keita Nambala estimait sans doute que la venue dans son village de son successeur était une brimade, décida de venir rendre compte des faits au Commandant de Cercle à Bamako.

Il arrive le 8 [novembre - Jansen] avec une cinquantaine de ses parents. Son arrestation presque immédiate ne lui permit probablement pas de donner suite à son projet. Le bruit court à Bamako que les nombreux partisans de Keita Nambala seraient décidés, dans le cas ou le Chef de Subdivision maintiendrait son incarcération à Kourémalé, à manifester et au besoin à libérer par la force leur ex-chef.'

Le 20 novembre Buttin lui-même, étant chef de subdivision, informe l'admini-stration à Bamako de l'incident de Naréna (lettre No 638):

`Honneur rendre compte 6 Novembre ex-chef canton et chef village Naréna conduisant hommes armés bâtons ont cravaché pour expulser village chef canton en tournée. Chef canton jeté bas son cheval. Deux suivants arrêtés par ordre ex-chef conduits dans sa concession pour y être attachés. Garde rétablissant ordre cravaché par parents ex-chef canton. Ce dernier a donné ordre partisans se sauver direction Bamako. Enquête en cours.'

Pour l'an 1944 il n'y a que l'information de la famille Keita de Naréna (voir l'article de Daouda Nambala Keita). Cependant, il est clair que Nambala a poursuivi son trajet juridique. Une lettre écrite à Koulouba le 25 février 1944 (Affaires Politiques 143/APA/2), une note pour M. le Chef de Service de la Sûreté à Bamako, parle de `l'affaire de Nambala Keita et consorts poursuivis pour rebellion contre le chef de canton de Naréna'. On informe que le cas a été renvoyé par le tribunal colonial d'appel de Bamako au Tribunal Criminel. Pour ce qui est de la punition ou l'amende de Nambala, il est remarquable que dans les documents des années 1950 elles varient énormément. Ainsi, ce que dit Daouda Nambala Keita sur le suppression de la punition est plausible.

Dans l'affaire de sa destitution le rôle de Mamadou Diabate est très contesté par l'administration et la population du canton. Selon Daouda Nambala Keita, son père Nambala aimait son griot tellement qu'il ne pouvait rien lui refuser. Cela est une bonne expression de l'idéologie mandingue sur la relation entre noble et griot (cf. Zobel 1996). Les dossiers de Nambala et de Fabou donnent des exemples clairs montrant que Mamadou Diabate cherchait souvent les limites du droit (un fait confirmé par mes informateurs locaux à Naréna). Un télégramme-lettre du 7 avril rapporte que Mamadou Diabate a été pris comme trafiquant de fusils, un crime extrêmement lourd pendant une période de guerre. En 1936 (probablement) Mamadou Diabate a fait dix mois de prison et a été frappé de 800 francs d'amende. De plus, il devait rendre un vélo (de 3.500 francs) au propriétaire. Son crime fut grave: avec un interprète, Mamadou escroqua les gens en leur promettant d'intervenir pour eux auprès de l'administration.(31)

Cependant les positions de Nambala et de Mamadou s'améliorèrent pendant la chefferie de Fabou. Bien qu'ils fussent encore en conflit avec le chef de canton, en 1952 on écrit: (32)

`Nambala Keita ex-chef de canton condamné à 10 ans de travaux forcés y attend sa réhabilitation en compagnie de Mamadou Diabaté qui l'a déjà obtenue.'

Il est à remarquer que, selon ce texte, Nambala n'avait pas encore obtenu une réhabilitation (comparer le texte de Daouda Nambala Keita), bien qu'il soit clair qu'il n'a pas fait les dix ans de travaux forcés mentionnés ci-dessus. La relation entre Nambala et l'administration semble être pourrie pour toujours. Bien que Nambala fût un musulman sérieux (voir article Daouda Keita), l'administration française avait des doutes sur sa piété: (33)

`Dans le canton de Naréna, l'ancien chef revoqué Nambala Keita à fait parler de lui en prétendant vouloir construire une nouvelle mosquée. Le sentiment religieux n'avait aucune part dans cette initiative, il s'agissait seulement d'une manoeuvre politique dirigée contre le chef de canton actuel. Les choses sont rentrées dans l'ordre et l'incident n'a pas eu de suite. Cette manifestation n'est qu'un aspect de l'opposition sporadique à laquelle se livre Nambala Keita depuis sa revocation.'

Les chefferies de Fabou Keita et de son fils Sinémory

Le choix de Fabou ne fut pas sans difficultés. Son dossier contient quelques renseignements sur les autres candidats.(34) Dans un télégramme du 28 juillet 1943 le commandant refusait la succession de Nambala par son frère Seyan, parce que ses droits n'étaient pas bien précisés. Quelques jours avant, le 25 juillet un `télégramme lettre'(35) mentionnait la candidature de Seyan, après le refus de cinq candidats. Le commandant de cercle refusa de s'occuper de la candidature de Seyan, `l'affaire de la chefferie ayant été réglée après une longue enquête suivant les directives données par M. Marchand, l'Inspecteur des Affaires Administratives.'

Il est clair que les Keita de Naréna faisaient de gros efforts pour maintenir la chefferie du canton. Dans une lettre du 17 juillet 1943 Seyan admettait que Nambala n'était pas efficace, en ces termes:

`Toute notre famille déplore cette insuffissance d'un des leurs mais qui n'est due qu'aux fatigues de l'âge.' En revanche, un administrateur souligna en rouge les mots `fatigues de l'âge' et y ajoutait: `il est trop jeune'.

Les Keita de Naréna ne formaient pas une unité; il y avait au moins trois groupes opposés, celle de Nambala, de Yamoudou et de Lamine (voir la lettre de renvoi du cas de Nambala au Tribunal Criminel [ci-dessus]). Ce Lamine Keita, qui fut policier à Tombouctou, voulait se mêler à la politique cantonale. Il a participé à l'élection de 1943. Lamine veut, selon l'auteur, retourner à Naréna pour y faire de l'agitation, mécontent qu'il est de la nomination de Yamoudou Keita comme chef de village (sur ce Yamoudou, voir l'article de Daouda Nambala Keita et annexe). Yamadou doit avoir été le candidat idéal de l'administration, parce qu'en 1937 il était condamné à deux ans de prison pour son refus de reconnaître Nambala comme chef de canton.

L'élection de Fabou est décrite en détail dans l'annexe. D'abord les groupes de Karan- Keniéba, Nougani et Naréna votaient chacun pour son propre candidat, mais après que le président de la séance d'élection ait proposé une collaboration, le groupe de Nougani supporta la candidature de Fabou après `deux minutes de délibération' (voir l'annexe).

Immédiatement après le choix de Fabou, on réglementa la chefferie future, sur l'initiative de Yamoudou. Cette convention sera d'une grande importance lors de la succession de Fabou, en 1951.

Analysant les sources disponibles, je ne comprends pas la préférence pour Fabou. Dans l'article de Seydou Camara, on ne trouve pas beaucoup de sympathie pour cet habitant de Keniéba. Selon Daouda Keita, Fabou était même un nouveau riche qui avait corrompu l'administrateur M. Buttin. Une analyse des sources ne donne pas une image positive de Fabou, ou d'un candidat de Keniéba de façon générale.(36) Il a déjà été expliqué plus haut qu'en 1931 la population de Abaladougou- Keniéba n'était pas `satisfaite' de son chef, ce qui conduisit à une séparation et à la désignation de Nakhany Carfa Keita comme chef de village d'Abaladougou, Fabou restant chef de village de Keniéba.

Les fiches de renseignements sur Fabou Keita indiquent qu'il est né vers 1875. Ses adversaires étaient - bien sûr - Nambala Keita et Faly Kone, le chef de village de Naréna.(37) En 1943, le nom de Nambougary Keita est mentionné comme successeur potentiel. Ce chef de village de Karan avait `80 boeufs, 5 épouses et 12 enfants' [l'ordre des mots mérite notre attention! - Jansen].

Fabou n'a pas longuement joui de sa chefferie. Déjà en 1943 un texte mentionne sa cécité. En 1946, les fiches nous informent qu'il est devenu `aveugle, malgré tous les soins donnés au Point G' (le grand hôpital pour l'élite à Bamako). Vers 1950 il semble avoir oublié les conventions de 1943. D'abord il a dit à la population du canton qu'il va mettre en vacance sa position de chef de canton (voir l'annexe). Un peu plus tard, une fiche de 1950 livre le message suivant:

`A manifesté l'intention d'abandonner la chefferie au profit de son fils, Sinemory Keita. Devant les risques de troubles que comportait une semblable décision a renoncé à son intention première.'

En ce temps, l'administrateur semblait être en faveur du choix de Fabou pour son fils Sinémory. Lui aussi semblait vouloir oublier la convention de 1943! Il écrit: (38)

`Il serait intéressant, si la coutume ne s'y oppose pas, que Sinemory remplace son père. Malheureusement, l'ancien chef de canton revoqué Nambala Keyta (autrefois condamné à cinq ans de prison et dix ans d'interdiction de séjour) aidé par un agitateur local bien connu à Kangaba [où vit l'auteur - Jansen], Mamadou Dibaté [sic - Jansen], met tout en oeuvre pour créer une opposition à Sinemory. Nambala espère avoir la chefferie quoique sa condamnation la lui interdise et son activité compliquera d'autant plus la situation, qu'elle aura plus de temps de s'affirmer.'

Le gouverneur y ajouta qu'il allait résoudre ce problème dans la deuxième moitié de juillet (voir son rapport dans l'annexe). (39)

Sinémory, qui exécutait les tâches de son père depuis plusieurs années, ne fut pas populaire, peut- être à cause de son comportement, ou parce qu'il n'a pas droit à la chefferie. La plupart des villages ne le reconnaissaient pas.

Cependant, comme l'administration l'avait espéré, son autorité sur les villages de son canton grandissait peu à peu dans la période 1951-1955. On ne sait pas si cette croissance de son autorité est le résultat d'une indifférence générale à la politique cantonale après 1950 en combinaison avec une diminution du pouvoir du chef de canton après les mesures de 1946. Sinémory gagna peu à peu de terrain contre ceux que l'administrateur appelait les `légitimistes'.(40) En 1954 Sinémory a le soutien de neuf des douze villages de son canton, mais à Keniéba- même le quartier Djimey Djigin(41) est contre lui.(42) Malgré l'incident à Djimey Djigin, l'auteur conclura avec la remarque que tout fut calme et la situation s'est améliorée, et qu'il n'y aurait pas eu d'incidents dans le canton `si l'on avait mis dès le début chacun à sa place'. Il admit que la décision de 1951 fut une `erreur' qu'on est en train de réparer: `Erreur n'est pas crime.'

Le pouvoir de Sinémory ne fut pas absolu. Le 26 novembre 1953 quelques Keita sont condamnés à un mois de prison pour avoir manifesté leur colère `par gestes' à Sinémory et à l'administrateur à Kangaba.(43) Cependant, en 1955, un certain Sokana Fabou Keita qui a pris part à l'irritation de Sinémory, a été acquitté d'agitation et d'autres delits.

En 1955, le commandant écrit qu'au début dix des douze villages étaient contre Sinemory et que maintenant seulement Balankoumana et Nougani persistaient dans leur résistance.(44) Il faut remarquer que ces deux villages ont supporté Fabou en 1943. Cependant, je ne crois pas que les gens de Naréna aient oublié le conflit. J'explique ce changement par des circonstances supra-régionales; les partis politiques ont repris l'initiative et l'administration des colonies a complètement changé.

Conclusion

Pour les Français la conclusion était simple:(45)

`Cette subdivision la plus petite du Soudan devrait être la mieux administrée.'

Cette attitude provient de la conviction des administrateurs que l'histoire puisse donner des dates exactes pour une reconstruction véritable du passé. Par une telle compréhension de l'histoire on pourrait maîtriser la population. D'où le titre que j'ai choisi pour ma contribution: `si l'on avait mis dès le début chacun à sa place'.

Cette remarque illustre l'ambiguité de la politique française. On crut, d'une part, que chacun avait sa place, une idée qui représente une interprétation statique de la société (cf. Van Hoven 1990, Amselle 1990). D'autre part on crut qu'une force objective et neutre était nécessaire pour réaliser cet ordre: l'administrateur `objectiva' la politique française en parlant de `on'.

Cette idée sur la reconstruction de l'histoire véritable était courante dans les années 1930 et 1940, parmi les administrateurs. Maintenant on connaît mieux la dimension politique de la tradition orale (cf. Diawara 1990 pour un exemple malien). Il y avait aussi des critiques contemporaines. L'administrateur Max. Berthet (sic), qui visita le canton du 17 au 21 septembre 1951, semble voir la dimension politique des revendications historiques sur lesquelles les Français avaient basé leur jugement pour l'organisation territoriale de leurs colonies. Avec l'arrivée de Berthet une nouvelle ère s'annonçait. Berthet mentionna le lignage comme un `groupement artificiel'. Parlant de la succesion de Fabou, il écrit:

`Ce petit canton malinké de Naréna (6.000 habitants) connaît les mêmes intrigues, divisions et difficultés que son voisin le Maramandougou Tout cela provient du groupement artificiel, au sein d'un même canton de 3 clans rivaux auquel notre esprit centralisateur a cru bon de devoir procéder en 1915.'(46)

Le commandant admit que la décision de 1951 était une erreur, mais puisque la `situation à Naréna' était redevenue `calme', il écrit que la situation se rétablissait et conclut: `Erreur n'est pas crime.'(47)

Dans les années 1950 le climat social et politique se transforma profondément; l'organisation territoriale ne fut plus importante. Dès 1946 les politiciens de l'US-RDA et du PSP jouaient les rôles les plus importants. Ils profitaient des résultats de `l'esprit centralisateur' des Français. On peut atteindre les villages facilement par camion ou par voiture et s'opposer à une administration qui a fait des erreurs similaires partout dans les colonies.

Le rôle du chef de canton semble être devenu rudimentaire; partout les villageois ont pris l'initiative (mobilisés probablement par de nouveaux fonds de développement, cf. Massa 1995). En 1951, la population de Naréna construisit une école en banco et y laissa venir les élèves et professeurs de l'école de Kourémalé.(48) Les jeunes de Karan construisirent sept ponts afin d'atteindre Kangaba directement.(49)

Le choix de Sinémory avait une certaine `logique' - il était bien préparé aux tâches administratives. Cependant, le choix de Fabou comme chef de canton était douteux. Il est évident, considérant la séparation de Abaladougou et Keniéba, que Fabou ne fut pas populaire, du moins depuis 1930. Les Keita de Naréna croyaient que l'administration était corrumpue par Fabou (voir article de Daouda Nambala Keita). A mon avis cette idée est douteuse, vu le grand nombre d'administrateurs entre 1930 et 1943, et vu la longue durée de l'affaire.

La rumeur de corruption peut avoir son origine dans la politique de l'administrateur Louis Buttin. Cette politique semble avoir été axée sur un développement économique actif. Contrairement à ses prédécesseurs et successeurs, il a duré dans la région et il a procédé à des changements. En 1942, par exemple, il fut actif à Kangaba où il proposa de vendre communalement la récolte des noix de karité. La population s'opposa avec véhémence à ce zèle économique (et `esprit centralisateur').(50) La présence de grandes quantités d'or dans la région peut expliquer ce zèle ainsi que les rumeurs.

Buttin me semble sincère dans son intention de comprendre la situation politique dans le canton de Naréna et dans son intention de changer les structures économiques. Contrairement à son statut de personne antipathique dans la tradition orale, le Buttin dont nous lisons les rapports dans les archives fait une impression sympathique. On pourrait réserver son antipathie pour ses supérieurs, par exemple l'inspecteur des Affaires Administratives, qui a parlé de `la difficulté qu'éprouvent les indigènes et notamment les Malinké, à construire dans l'abstraction' et des `raisons qui m'ont conduit à négliger résolument ces revendications locales et confuses' (voir l'annexe). Il est vrai que Buttin savait que la solution ne se trouvait pas dans l'abstraction. L'inclusion de Karan et Keniéba dans le canton de Naréna avait créé une monstruosité administrative.

Par son séjour à Bamako comme intermédiaire du chef de canton, Nambala aussi semble sincère dans son administration du canton. On peut être d'avis qu'il est devenu, lui aussi, la victime de la tension créée par les Français en 1915. De plus, les changements économiques n'ont pas été prévus. C'est le destin historique qui fait que ces deux personnes se trouvent maintenant dans la tradition orale régionale comme des opposants. Pour moi, il sont des victimes de leur temps.

 

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Tableau Généalogique des Keyita de Naréna, Nugani, Karan et Kinyéba

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