Introduction
Les manuscrits dominent encore les études historiques; les sources orales ne sont guère écoutées. A court terme, ces dernières manquent de voix lors des discussions académiques en raison de leur absence dans les bibliothèques. A long terme, elles manquent de voix même au niveau régional avec l'oubli ou la transmission incomplète. Même en Afrique, continent connu pour sa richesse en traditions orales, les études historiques souffrent d'une telle situation.
L'oubli et la transmission incomplète menacent aussi les sources sur la vie de Nambala (Masadan Bala ou Massadan Balla) Keita, ancien chef de canton de Naréna et héros de cette présentation. Comme Nambala n'a pas été un politicien d'importance nationale ou supra-régionale, les seules sources disponibles sur lui dans la longue durée seraient les sources écrites par l'administration coloniale et l'opinion publique mal-informée.
Le présent ouvrage présente les sources coloniales, c'est-à-dire la perspective des Français. Pour la perspective de sa propre famille et ses adversaires, voir le livre rédigé par moi-même: Trois perspectives sur la vie de Nambala Keita (Naréna 1895-1968) (Shaker Publishers, Maastricht, 2001). L'administration coloniale était inconsistante dans son appréciation des autorités dites `coutumières'. Les sources administratives sont des témoins fascinants des discours et enjeux politiques des administrateurs coloniaux et des autorités locales.
La région autour de Naréna fut occupée par les Français vers 1888. De grandes réorganisations administratives eurent lieu vers 1897-1900 et 1915-1917 (voir Jansen, ci-dessous). Les Français, ayant pour objectif de maîtriser la région avec le minimum de moyens, agrandirent une entité socio-historique (l'ancien jamana de Naréna) en y ajoutant les villages de Nougani, Djelibani, Balamansaya, Balankomana et Sokourani.(1) Après, en 1915, les Français ajoutèrent au canton de Naréna le terroir de Karan et Abaladougou-Keniéba,(2) villages puissants et peuplés qui cherchaient à éviter une liaison avec le canton de Maramandougou, dominé par le fameux village de Kangaba. Cette décision entraina, dans les années 1930, lorsque la région connaissait une période de haute- conjoncture grâce au développement des mines d'or autour de Kourémalé, un conflit entre l'administration et le chef de village d'Abaladougou-Keniéba (Fabou) d'un côté et Nambala Keita de l'autre. Ce conflit ne commença pas avec l'installation de Nambala et ne se termina pas avec sa destitution en 1943; la situation était plus compliquée que les Français ne l'ont laissé croire à leurs supérieurs à Paris.
La relation entre Naréna et l'administration coloniale commença en 1881, lorsque le Lieutenant Vallière, envoyé par le Commandant Gallieni, visita le village et y rencontra Bandiougou, le chef de village. A l'époque, la région venait de souffrir des razzias de l'armée des fils d'El Haji Oumar Tall (Gallieni 1885, p. 316, Camara et Jansen 1999, cf. Robinson 1988). Quelques années après la visite de Vallière, la région était incorporée dans l'empire de Samori. Entre 1885 et 1887, la région formait la frontière entre les Français et l'empire de Samori. Lorsque Samori fixa son attention sur les développements politiques de Sikasso (Person 1968, Konaré 1998), la région fut dévastée par sa stratégie de `terre brûlée'.
En 1888, les Français se sont installés à Naréna et la région devint une partie intégrante des colonies françaises. Naréna et les villages voisins de Karan et Keniéba sont rattachés au cercle de Nyagassola, et Kangaba à celui de Siguiri (Nyagassola et Siguiri sont dans la Guinée actuelle - voir carte).(3)
A la fin du XIX-ième siècle les terres autour de Kangaba et de Naréna étaient transmises au cercle de Bamako, pour raison de proximité; les Français voulaient rendre leur administration plus efficace. En ce moment le canton de Naréna, dont on parle aujourd'hui comme une entité historique existant depuis longtemps (et qui était constitué de Naréna, Sokourani, Samalofida et Kinyèma), n'existait pas encore: le village de Sokourani faisait partie du canton de Dioulafondo, un fait qui semble être complètement oublié aujourd'hui.(4) Sur la position de Karan et de Keniéba entre 1888 et 1915, les sources dans les archives sont également muettes.
Vers 1915, lorsque les Français décidèrent de réorganiser leur administration afin de faciliter le recrutement des soldats pour leur armée pendant la première guerre mondiale, les entités politiques qui forment l'objet de cette étude, étaient formées. On voit vers 1930 que les habitants des villages de Karan et de Keniéba qui se disent descendants de deux frères de même mère Nyagalen, Karan du frère aîné, Keniéba du frère cadet - résistaient à l'autorité de Naréna. Cependant, les événements entre 1915 et 1930 ne sont pas conservés par l'administration (voir l'annexe).(5) En 1943 cette résistance aboutit à la destitution de Masadan Bala (dit `Nambala') Keita, le chef de canton de Naréna.
Cette destitution est un moment dans un processus complexe que ce livre présente selon plusieurs perspectives. Grâce aux efforts de Daouda Keita et de Seydou Camara nous connaissons maintenant les perspectives de la famille de Nambala et de ses adversaires. Ma propre contribution consiste en une analyse basée sur les sources d'archives et quelques textes présentés en annexe. Ces textes sont les suivants (pour leur lieu d'origine, voir l'annexe):
A ces huit textes j'ajoute ici des références que j'ai trouvées dans d'autres documents, ayant pour objectif de reconstituer les événements pendant la chefferie de Nambala. L'inclusion de ces références changera le jugement sur Nambala et le rendra positif, comparé avec l'image produite dans les textes annexés qui témoignent en défaveur de Nambala.
J'éviterai des conclusions sur la base des caractéristiques personnelles des acteurs, bien que je croie que les actions des personnages comme Nambala Keita, son griot Mamadou Diabaté, son adversaire Fabou Keita et l'administrateur Buttin, ne peuvent être comprises sans une appréciation de leurs caractères. Pour cette dimension, je me refère aux contributions de Daouda Nambala Keita et de Seydou Camara.
L'administration française était opportuniste et ambiguë par rapport à l'administration des cantons mandingues. D'une part on semble avoir connu un véritable interêt pour la `tradition' et les `coutumes' (qu'attestent quelques textes de l'annexe et le fait que l'administration ait pris la peine de faire une telle étude historique), mais, d'autre part, s'il y avait un candidat puissant pour une chefferie, on choisissait souvent de `rompre avec les règles traditionnelles' (voir ci- dessous). Le titre de ma contribution renvoit à la volonté des Français de comprendre l'organisation sociale du point de vue historique, l'histoire des lignages étant considérée comme la meilleure base pour une administration effective.(6)
A mon avis, les administrateurs sur le terrain croyaient toujours, d'une façon plus ou moins sincère, pouvoir utiliser la `tradition' pour résoudre des conflits socio-politiques. L'histoire pouvait mettre `chacun à sa place' (voir ci-dessous). Cependant, en leur qualité de fonctionnaires, ils appliquaient aussi une logique administrative qui leur avait été enseignée dans les écoles et qui était demandée par leurs supérieurs (à Saint-Louis et Paris). Cela semble être à nos yeux une politique opportuniste.
Vers 1950 les administrateurs se rendaient compte que la tradition, loin d'être fixe, était le résultat d'enjeux politiques. Elle était donc dynamique et s'adaptait aux développements politiques contemporains (voir ci-dessus). Cependant, c'était trop tard pour arranger une bonne solution pour le canton de Naréna au niveau de sa chefferie: à cette époque les partis politiques (le PSP de Fily Dabo Cissoko, l'US-RDA de Mamadou Konate et Modibo Keita) avaient rapidement pris de l'influence au détriment des autorités locales et l'administration préparait la transmission du pouvoir. Cela explique également l'absence relative, surtout après 1955, de documents sur la politique cantonale.
Ce changement est bien sûr le résultat d'un important changement de politique à Paris. la conférence de Brazzaville, en 1944, les politiciens africains et De Gaulle avaient fait des recommandations qui entraînèrent des changements importants, outre-mer, durant l'année 1946. Je mentionne ici la suppression de l'indigénat, l'abolition du travail forcé et l'application du code pénal métropolitain à l'Afrique noire. Gabriel Massa, ancien administrateur de la France en Haute-Volta, écrit (1995, p. 46):
Les documents ci-présentés représentent, plus ou moins, tout ce qui est disponible sur la vie de Nambala. Ils datent de deux périodes. La première va de 1930, lorsque l'administration faisait des efforts pour agrandir son influence, jusqu'à 1943, lorsque la deuxième guerre mondiale empêchait une administration efficace des colonies. La deuxième période va de 1949 à l'indépendance. Entre 1943 et 1949 les sources d'archives sont rares, dans les Archives Nationales du Mali à Koulouba (ANMK) et également dans l'Archive Nationale-Section Outre-Mer (ANSOM) à Aix-en-Provence (en France). Il est possible que les administrateurs aient caché leurs documents produits en temps de crise. Parmi eux quelques-uns avaient l'habitude de brûler leurs documents au moment d'une promotion professionnelle (voir Mann 1999).
Il est à espérer que le gouvernement malien
trouvera
dans un futur immédiat, les moyens pour restaurer des
manuscrits et
pour compléter la documention. Si cela se réalise, il
est
possible que des textes - par exemple ceux sur la formation du
canton de
Naréna en 1915 et sur le jugement de Nambala en 1943-1944 -
seront
retrouvés. Bien que les archivistes de l'ANMK rendent de
grands
services aux clients, ils doivent lutter contre certains ennemis,
comme la
poussière et les insectes, qui sont encore très
puissants (voir
Conrad 1976, Harmon 1992). J'espère que mon article
convaincra le
lecteur de la richesse des documents conservés à
l'ANMK.
La situation économique et
démographique du canton de Naréna L'importance économique de la région au Sud de
Bamako dépendait de l'or extrait des puits de façon
traditionnelle pendant la saison sèche (voir Leynaud et
Cissé
1978, Thiam 1997, Cissé 1997). Les orpailleurs avaient
obligation de
vendre leur or aux Français, mais ils préféraient
le
vendre aux commerçants `djoulas' qui leur offraient un
meilleur prix
par gramme (plus 20-40 %).
L'interêt de la région pour la production d'or dans
toutes
les colonies d'Afrique Occidentale Française en entier
était
grand: on estimait que la zone autour de Kourémalé
produisait
90% de l'or de l'AOF, dont 75% en Guinée et 25% au Soudan.(7)
L'orpaillage commençait à fleurir en 1934 avec la
découverte de grandes quantités d'or autour de
Kourémalé. Cette année-là la frontière
entre le Soudan Français et la Guinée fut re-
déterminée.(8) Lorsque
la
région de Kourémalé attirait beaucoup de gens
(orpailleurs et commerçants) l'administration créa en
1941 la
`Subdivision Aurifère de Kourémalé' comprenant le
grand canton de Maraman-dougou (avec des centres politiques comme
Kangaba et Figuira), le canton moyen de Naréna et le petit
canton de
Bacama.(9) Cependant, la
deuxième guerre mondiale forçant l'administration
à
mieux gérer la production agricole, les Français
décidèrent le 15 mai 1943 de fermer les placers. Les
orpailleurs
furent considérés comme des consommateurs et devaient
se
transformer en producteurs. A l'époque il se trouvait 12.000
orpailleurs à Kourémalé. Dans le village de Kobada
-
que je n'ai pas pu localiser - il y avait, en janvier 1943, 9.000
orpailleurs,
mais en mai ce chiffre fut réduit à 500.(10) On dit qu'ils sont allés à
Koflatè à 20 km au Sud de Kourémalé.
D'après les calculs de l'administration, la mesure de 1943
devait
éliminer 17.000 consommateurs adultes. Cette mesure
était
approuvée par les chefs de famille, puisqu'elle
renforçait leur
contrôle sur les jeunes. Les placers ont été
ré-
ouverts pendant la saison sèche de 1945-1946. Les revenus
étaient modestes, selon l'administration, mais on pouvait
jouir d'une
`liberté relative'.(11)
Il est clair que l'orpaillage était une affaire de
hasard. En 1952,
moins de vingt ans après sa floraison, le village de
Kourémalé avait presque disparu.(12) Déjà en 1951 l'administration
de la
subdivision fut transférée de Kourémalé
à
Kangaba.(13)
L'orpaillage était difficile à maîtriser du
point de
vue de l'administration française; les orpailleurs migraient
vers les
sites riches en or. Le temps qu'on passait dans les placers
n'était
jamais précis. L'orpaillage faisait et fait toujours
partie d'un
système de production `traditionnel'. Déjà en 1929
on
parlait d'un exode de Naréna et Bacama vers les placers de
Siguiri, et
vers le Sénégal (afin d'échapper au service
militaire et
de travailler comme `navétane' dans la production
d'arachides) ou en
Guinée (où il n'y avait pas de travaux forcés et
où
l'impôt était moins élevé qu'au Soudan
Français).(14)
Bien que l'orpaillage fût important dans la vie
quotidienne, l'or
n'était qu'un revenu additionnel. On n'allait aux placers
qu'en cas de
pénurie. Ainsi le rapport de 1949 est estimé à 400
kilogrammes et celui de 1950, année considérée
comme
une année de bonne récolte agricole, à 200
kilogrammes
d'or.(15)
En général, on peut dire que les changements
économiques allaient vite dans le canton de Naréna
pendant
les chefferies de Nambala Keita et de son successeur Fabou Keita.
Cela est
prouvé par la présence de produits de luxe: par
exemple, dans
le canton de Naréna, le nombre de vélos a augmenté
de
neuf en 1947 à quarante-deux en 1952.(16)
Pendant la période 1900-1958 la population de la région
au
Sud de Bamako augmenta vite. Ainsi du point de vue
économique et
démographique la situation pré-coloniale - où la
population de la région au Sud de Bamako ne dépassa
presque
jamais 5 habitants au kilomètre carré (dans les monts
mandingues elle était même de 1 à 2 habitants au
kilomètre carré) - ne peut pas être comparée
à la situation de l'ère de l'indépendance. Les
archives
nous fournissent beaucoup de faits démographiques. J'en
donnerai
quelques uns pour montrer l'augmentation et la dynamique de la
population. En 1938 le canton de Naréna avait 5.100
habitants sur
une superficie de 1.300 km2. En 1947 on avait 6.695 habitants,
dont 1.663
dans le village de Naréna et 1.157 à Karan.(17) Entre 1935 et 1944 la population de
Keniéba diminua de 1.054 à 919. L'administrateur
expliqua ce
recul par le `mauvais état sanitaire' en combinaison avec la
`résistance passive de la région'. Cependant, la
population de
Karan augmenta de 890 habitants, en 1935, à 1.159 en 1944.(18) En 1930 les deux villages
réunis
comptaient 1.051 `imposables' (voir l'annexe).
Le système d'administration
territoriale
coloniale Sans doute l'objectif des Français était de
profiter
économiquement de leurs colonies (voir Coquery-Vidrovitch
1985).
Afin de réaliser les meilleurs revenus, on reorganisa le
Manding (et
tout le Soudan Français) en unités territoriales: les
cantons. La
chefferie de canton devait être occupée par un `chef
traditionnel', bien que traditionnellement une telle chefferie
territoriale
n'existait pas. Par rapport au chef de canton la politique
française
était, même au niveau officiel, ambiguë et
opportuniste.
En témoigne cette instruction de 1929:
Selon le document l'instruction des successeurs a eu la
même
importance. Afin de réaliser cet objectif, on introduisit un
système d'écoles.
C'est la tendance à reorganiser la chefferie en cas de
tension
sociale qui m'a frappé, lorsque j'analysais les documents
d'archives.
Le remplacement semble avoir été un outil pour
maintenir le
pouvoir au niveau local. Cependant, dans la zone au sud de Bamako
ce
remplacement n'était pas souvent `sans rompre radicalement
avec les
règles traditionnelles'. L'initiative de remplacer Nambala
Keita n'est,
dans la région au sud de Bamako, qu'un exemple parmi tant
d'autres,
parfois réalisés, parfois restés dans les bureaux
des
administrateurs.
En 1930, par exemple, l'administrateur voulait agrandir
quelques
cantons de la région pour des raisons obscures,
récompensant
ou punissant ainsi le comportement de leurs chefs.(20) En plus, les administrateurs pensaient
à
des modèles d'entités administratives `parfaites'.
Ainsi, en 1953
on voulait agrandir la subdivision de Kourémalé/Kangaba
en y
ajoutant d'autres cantons avec des populations en majorité
maninkaphones. On avait estimé qu'une subdivision
idéale
devrait avoir une population de 80.000 habitants et que rien ne
pouvait
`justifier' pourquoi la subdivision Bamako - qui était trois
fois plus
grande et cinq fois plus peuplée - fonctionnait mieux que
Kourémalé/Kangaba. Cette réorganisation était
cependant impossible, parce que `personne n'a oublié Samori'
(Kangaba était l'allié de Samori dans les années
1880 et
le roi de Kangaba a brûlé plusieurs villages et
massacré
leurs populations avec le support de Samori). Surtout dans les
cantons avec
des chefs Doumbouya on croyait que la population de Kangaba
allait
réagir en disant: `Nos captifs sont retournés.' Ces
cantons
croient avoir été libérés par les
Français.
Ainsi, la subdivision de Kangaba fut et resta une
monstruosité
administrative:(21)
La plupart des réorganisations sont maintenant
oubliées,
bien que souvent on entende encore leurs échos dans le
processus de
décentralisation initié par le gouvernement malien vers
1995
(voir Kassibo 1998). Cependant, dans la zone au sud de Bamako on
se
rappelle parfois vivement les chefs destitués et les chefs
usurpateurs.
Cela est bien sûr le cas de Nambala Keita et son successeur
Fabou
Keita. Mais le plus `fameux' parmi ces chefs de cantons est
Fadiala Keita,
qui administra le canton de Sendougou (Siby et Bancoumana), le
canton
voisin au canton de Naréna, entre 1933 et 1937.(22) Le cas de Fadiala est une bonne
illustration de
la politique française au moment de l'installation de
Nambala Keita.
Originaire de la région (né en 1882 à Niamey,
canton de Bala Oulena), mais pas du canton de Sendougou (dont la
majorité est Camara), Fadiala Keita fit une carrière
militaire
dans l'armée française. `Soldat épris de
discipline', il
devint Lieutenant Honoraire d'Infanterie Coloniale et Chevalier
de la
Légion d'Honneur. Sur la proposition du Général
Buhrer, Fadiala Keita remplit la vacance de la chefferie
cantonale de
Sendougou, position vacante depuis plusieurs années. Son
régime est horrible et cruel, mais les Français
étaient
satisfaits: le 19 mars 1935 il avait déjà payé
l'impôt pour 1935, le 13 janvier 1936 l'impôt pour
1936! 20%
de l'impôt de la subdivision de Bamako venait du canton de
Sendougou... Le 21 juin 1937 il mourut soudain à Bamako; on
dit
qu'il fut empoisonné. Il est bien possible qu'il y ait une
relation entre
la mort de Fadiala et un projet initié en 1937 sur
l'agrandissement
des champs pour la culture du coton. En juillet 1938
l'administration
entamait des investigations sur son décès - puisqu'il
était
citoyen français depuis 1934 - mais elles furent sans suite.
Les mêmes machinations utilisées pour installer un
étranger comme Fadiala on voit en 1930 par rapport à
Fabou
Keita, l'adversaire de Nambala. Ce cas est le premier conflit
entre
Naréna et Keniéba mentionné dans les archives. Un
rapport politique nous informe de ce qui suit:
(23)
C'est surtout Abaladougou-Keniéba qui persista, bien
qu'il y
eût un groupe d'opposants dans le village. Le rapport de
juillet 1930
parle d'instructions pour tenir Keniéba dans le canton de
Naréna, mais un télégramme (dans le rapport
politique
d'Octobre 1931) signé `Pelissier' dit:
Ce conflit peut avoir été le début de la chute
de
Nambala, bien qu'il ne fût pas encore installé en ce
moment.
Peut-être Fabou se sentait trahi par le chef de canton qui
était
d'accord pour la séparation du village. Les mesures
administratives de
1931 n'ont pas mis fin au conflit. Le `Rapport Politique -
Organisation
Territoriale' de 1937 déclare:
Les Français étaient donc opportunistes d'une part,
se
mettant du côté des puissants, mais d'autre part il
leur
manquait les moyens de donner suite aux mesures. En février
1951,
au moment du démenagement de l'administration de
Kourémalé à Kangaba, celle-ci se composait d'un
`sous-
chef de bureau' français assisté par quatre
fonctionnaires
africains. On remarque que depuis le 13 octobre 1944 -
probablement le
jour du départ de Buttin (voir ci-dessous) - on a eu neuf
chefs de
subdivision, dont la plupart étaient des débutants.(24) La continuité
administrative fut
alors faible.
Appréciations de l'administration sur
Nambala Keita A notre avis, vers le début de la deuxième guerre
mondiale les conditions socio-économiques dans le canton de
Naréna devenaient impossibles à maîtriser par
l'administration française. En cherchant la cause de cet
état de
fait, les administrateurs faisaient de Nambala un bouc
émissaire.
Cependant, par rapport aux actes de Nambala, on doit se demander
s'il a
adapté son comportement à la situation après son
installation en 1936 donnant ainsi raison à une
appréciation
négative par les Français, ou si les Français
devenaient
de plus en plus mécontents de sa politique entre 1936 et
1943. Il n'est
pas clair si le pouvoir de Nambala Keita a évolué
pendant la
période 1936-1943 ou si les Français ont compris petit
à
petit que la politique de Nambala ne suffissait pas pour
maîtriser la
situation.
Quand on lit les rapports de 1943, on a l'impression que
Nambala a
trompé (en 1936) les Français, qui ont découvert
la
trahison trop tard; il se présentait comme quelqu'un d'une
autre
génération. Cependant, il est clair que le jeune
Nambala fut,
en 1936, un de leurs candidats favoris pour la chefferie
cantonale. En 1930,
les `Fiches de Renseignements des Chefs de Canton'(25) le mentionnent comme successeur
éventuel de Santéné Keita, le chef d'alors, son
neveu
Dibi Keita. Pour 1931 on trouve plusieurs fois les noms de deux
candidats
dans les documents mensuels:
Les candidats à la succession de Dibi Keita sont, dans
la
période 1933-1934, `Dibi Keita, son cousin', et aussi - sur
certaines
fiches - `Nambala Keita, son cousin. Tous deux membres de sa
famille.'(26)
De plus, quand on analyse ces fiches de renseignements des
chefs de
canton, on voit des réponses remarquables à
l'enquête
standardisée de la fiche. Ces réponses montrent que les
Francais appréciaient Nambala pendant les premières
années de son régime. Par exemple, la fiche de 1936
indique:
S'agit-il ici de la même personne destituée en
1943?
S'agit-il de la même administration qui le destitua en 1943?
Les
années suivantes montrent comment la distance entre Nambala
et
l'administration coloniale s'agrandissait.
En 1937, les `Notes' nous présentent un `chef jeune
actif,
connaissant bien son canton, obtenant de bons résultats.
Malgré l'opposition continuelle des villages de Karan et
Kinieba.'
Cependant, les fiches de 1938 et de 1939 nous montrent des doutes
de la
part de l'administration:
`Chef trop jeune qui n'apporte pas dans son commandement
toute la
prépondérance désirable; du moindre incident fait
une
affaire personnelle; les villages de Karan et Kenieba lui font
une opposition
irréductible (1939).'(27)
La fiche du 26 mai 1942 montre que la situation était en
train
de devenir explosive, bien que les rapports de Nambala avec ses
administrés fussent encore `assez bons'. Cette fiche nous
informe,
entre autres, sur les dates suivantes:
Intéressante est la fiche du 27 octobre 1943. Elle est
complètement remplie, mais on y a écrit
`révoqué
par décision 935 APA 2 du 19 avril 1943'. Alors, la fiche a
été remplie cinq mois après la destitution de
Nambala.
La fiche nous raconte:
Il est remarquable que Sokourani, aujourd'hui
considéré
comme lié à Naréna depuis longtemps, se comptait
parmi les adversaires de Naréna. Sans doute, cette attitude
était un écho de la situation avant la création du
canton
de Naréna en 1915 (voir ci-dessus et carte p. 84).(28)
Les procès et les punitions Nambala semble avoir accepté sa destitution comme chef
du
canton, mais (tout comme les autres habitants de Naréna) il
n'a pas
accepté Fabou comme autorité sur le territoire de
Naréna. On a cette impression en lisant les documents de son
arrestation. Bien que j'aie essayé de trouver des
informations
additionnelles sur le procès de Nambala, mes efforts ont
été vains.(29) Les
citations
suivantes sont prises dans les documents du dossier sur Fabou
Keita, le
successeur de Nambala.(30)
Le 15 novembre 1943 le Service de Sûreté écrit
à Bamako, dans No 4469/PS, que le 9 Novembre 1943 `Nambala
et 7
autres' sont arrêtés à Bamako pour:
Au cours d'une discussion avec des habitants du village, le
nouveau
chef, pour montrer son autorité, aurait fait frapper de
jeunes gens par
un garde de cercle de sa suite, avec une cravache. La cravache
arrachée à ce dernier servit immédiatement à
(...)
puer lui-même. Keita Nambala estimait sans doute que la
venue dans
son village de son successeur était une brimade, décida
de
venir rendre compte des faits au Commandant de Cercle à
Bamako.
Il arrive le 8 [novembre - Jansen] avec une cinquantaine de
ses
parents. Son arrestation presque immédiate ne lui permit
probablement pas de donner suite à son projet. Le bruit
court
à Bamako que les nombreux partisans de Keita Nambala
seraient
décidés, dans le cas ou le Chef de Subdivision
maintiendrait
son incarcération à Kourémalé, à
manifester et au besoin à libérer par la force leur
ex-chef.'
Le 20 novembre Buttin lui-même, étant chef de
subdivision, informe l'admini-stration à Bamako de
l'incident de
Naréna (lettre No 638):
Pour l'an 1944 il n'y a que l'information de la famille Keita
de
Naréna (voir l'article de Daouda Nambala Keita). Cependant,
il est
clair que Nambala a poursuivi son trajet juridique. Une lettre
écrite
à Koulouba le 25 février 1944 (Affaires Politiques
143/APA/2),
une note pour M. le Chef de Service de la Sûreté à
Bamako, parle de `l'affaire de Nambala Keita et consorts
poursuivis pour
rebellion contre le chef de canton de Naréna'. On informe
que le cas
a été renvoyé par le tribunal colonial d'appel de
Bamako
au Tribunal Criminel. Pour ce qui est de la punition ou l'amende
de
Nambala, il est remarquable que dans les documents des
années 1950
elles varient énormément. Ainsi, ce que dit Daouda
Nambala
Keita sur le suppression de la punition est plausible.
Dans l'affaire de sa destitution le rôle de Mamadou
Diabate est
très contesté par l'administration et la population du
canton.
Selon Daouda Nambala Keita, son père Nambala aimait son
griot
tellement qu'il ne pouvait rien lui refuser. Cela est une bonne
expression de
l'idéologie mandingue sur la relation entre noble et griot
(cf. Zobel
1996). Les dossiers de Nambala et de Fabou donnent des exemples
clairs
montrant que Mamadou Diabate cherchait souvent les limites du
droit (un
fait confirmé par mes informateurs locaux à
Naréna).
Un télégramme-lettre du 7 avril rapporte que Mamadou
Diabate a été pris comme trafiquant de fusils, un crime
extrêmement lourd pendant une période de guerre. En
1936
(probablement) Mamadou Diabate a fait dix mois de prison et a
été frappé de 800 francs d'amende. De plus, il
devait
rendre un vélo (de 3.500 francs) au propriétaire. Son
crime fut
grave: avec un interprète, Mamadou escroqua les gens en leur
promettant d'intervenir pour eux auprès de
l'administration.(31)
Cependant les positions de Nambala et de Mamadou
s'améliorèrent pendant la chefferie de Fabou. Bien
qu'ils
fussent encore en conflit avec le chef de canton, en 1952 on
écrit:
(32)
Il est à remarquer que, selon ce texte, Nambala n'avait
pas
encore obtenu une réhabilitation (comparer le texte de
Daouda
Nambala Keita), bien qu'il soit clair qu'il n'a pas fait les dix
ans de travaux
forcés mentionnés ci-dessus. La relation entre Nambala
et
l'administration semble être pourrie pour toujours. Bien que
Nambala
fût un musulman sérieux (voir article Daouda Keita),
l'administration française avait des doutes sur sa
piété:
(33)
Les chefferies de Fabou Keita et de son fils
Sinémory Le choix de Fabou ne fut pas sans difficultés. Son
dossier
contient quelques renseignements sur les autres candidats.(34) Dans un télégramme du 28
juillet
1943 le commandant refusait la succession de Nambala par son
frère
Seyan, parce que ses droits n'étaient pas bien
précisés.
Quelques jours avant, le 25 juillet un `télégramme
lettre'(35) mentionnait la candidature de
Seyan,
après le refus de cinq candidats. Le commandant de cercle
refusa de
s'occuper de la candidature de Seyan, `l'affaire de la chefferie
ayant
été réglée après une longue enquête
suivant les directives données par M. Marchand, l'Inspecteur
des
Affaires Administratives.'
Il est clair que les Keita de Naréna faisaient de gros
efforts
pour maintenir la chefferie du canton. Dans une lettre du 17
juillet 1943
Seyan admettait que Nambala n'était pas efficace, en ces
termes:
Les Keita de Naréna ne formaient pas une unité; il
y
avait au moins trois groupes opposés, celle de Nambala, de
Yamoudou et de Lamine (voir la lettre de renvoi du cas de Nambala
au
Tribunal Criminel [ci-dessus]). Ce Lamine Keita, qui fut policier
à
Tombouctou, voulait se mêler à la politique cantonale.
Il a
participé à l'élection de 1943. Lamine veut, selon
l'auteur, retourner à Naréna pour y faire de
l'agitation,
mécontent qu'il est de la nomination de Yamoudou Keita comme
chef de village (sur ce Yamoudou, voir l'article de Daouda
Nambala Keita
et annexe). Yamadou doit avoir
été le candidat idéal de l'administration, parce
qu'en
1937 il était condamné à deux ans de prison pour
son
refus de reconnaître Nambala comme chef de canton.
L'élection de Fabou est décrite en détail dans
l'annexe. D'abord les groupes de
Karan-
Keniéba, Nougani et Naréna votaient chacun pour son
propre
candidat, mais après que le président de la séance
d'élection ait proposé une collaboration, le groupe de
Nougani
supporta la candidature de Fabou après `deux minutes de
délibération' (voir l'annexe).
Immédiatement après le choix de Fabou, on
réglementa la chefferie future, sur l'initiative de
Yamoudou. Cette
convention sera d'une grande importance lors de la succession de
Fabou, en
1951.
Analysant les sources disponibles, je ne comprends pas la
préférence pour Fabou. Dans l'article de Seydou Camara,
on
ne trouve pas beaucoup de sympathie pour cet habitant de
Keniéba.
Selon Daouda Keita, Fabou était même un nouveau riche
qui
avait corrompu l'administrateur M. Buttin. Une analyse des
sources ne
donne pas une image positive de Fabou, ou d'un candidat de
Keniéba
de façon générale.(36) Il a déjà été
expliqué plus haut qu'en 1931 la population de Abaladougou-
Keniéba n'était pas `satisfaite' de son chef, ce qui
conduisit
à une séparation et à la désignation de
Nakhany
Carfa Keita comme chef de village d'Abaladougou, Fabou restant
chef de
village de Keniéba.
Les fiches de renseignements sur Fabou Keita indiquent qu'il
est
né vers 1875. Ses adversaires étaient - bien sûr -
Nambala Keita et Faly Kone, le chef de village de Naréna.(37) En 1943, le nom de Nambougary
Keita est mentionné comme successeur potentiel. Ce chef de
village
de Karan avait `80 boeufs, 5 épouses et 12 enfants' [l'ordre
des mots
mérite notre attention! - Jansen].
Fabou n'a pas longuement joui de sa chefferie. Déjà
en
1943 un texte mentionne sa cécité. En 1946, les fiches
nous
informent qu'il est devenu `aveugle, malgré tous les soins
donnés au Point G' (le grand hôpital pour l'élite
à
Bamako). Vers 1950 il semble avoir oublié les conventions de
1943.
D'abord il a dit à la population du canton qu'il va mettre
en vacance
sa position de chef de canton (voir l'annexe). Un peu plus tard, une
fiche de
1950 livre le message suivant:
En ce temps, l'administrateur semblait être en faveur du
choix
de Fabou pour son fils Sinémory. Lui aussi semblait vouloir
oublier la
convention de 1943! Il écrit:
(38)
Le gouverneur y ajouta qu'il allait résoudre ce
problème
dans la deuxième moitié de juillet (voir son rapport dans l'annexe).
(39)
Sinémory, qui exécutait les tâches de son
père depuis plusieurs années, ne fut pas populaire,
peut-
être à cause de son comportement, ou parce qu'il n'a
pas droit
à la chefferie. La plupart des villages ne le
reconnaissaient pas.
Cependant, comme l'administration l'avait espéré,
son
autorité sur les villages de son canton grandissait peu
à peu
dans la période 1951-1955. On ne sait pas si cette
croissance de son
autorité est le résultat d'une indifférence
générale à la politique cantonale après 1950
en
combinaison avec une diminution du pouvoir du chef de canton
après
les mesures de 1946. Sinémory gagna peu à peu de
terrain
contre ceux que l'administrateur appelait les
`légitimistes'.(40) En 1954 Sinémory a le
soutien
de neuf des douze villages de son canton, mais à
Keniéba-
même le quartier Djimey Djigin(41) est contre lui.(42) Malgré l'incident à Djimey
Djigin,
l'auteur conclura avec la remarque que tout fut calme et la
situation s'est
améliorée, et qu'il n'y aurait pas eu d'incidents dans
le canton
`si l'on avait mis dès le début chacun à sa
place'. Il
admit que la décision de 1951 fut une `erreur' qu'on est en
train de
réparer: `Erreur n'est pas crime.'
Le pouvoir de Sinémory ne fut pas absolu. Le 26 novembre
1953 quelques Keita sont condamnés à un mois de prison
pour
avoir manifesté leur colère `par gestes' à
Sinémory et à l'administrateur à Kangaba.(43) Cependant, en 1955, un certain Sokana
Fabou
Keita qui a pris part à l'irritation de Sinémory, a
été acquitté d'agitation et d'autres delits.
En 1955, le commandant écrit qu'au début dix des
douze
villages étaient contre Sinemory et que maintenant seulement
Balankoumana et Nougani persistaient dans leur résistance.(44) Il faut remarquer que ces deux
villages
ont supporté Fabou en 1943. Cependant, je ne crois pas que
les gens
de Naréna aient oublié le conflit. J'explique ce
changement par
des circonstances supra-régionales; les partis politiques
ont repris
l'initiative et l'administration des colonies a complètement
changé.
Conclusion Pour les Français la conclusion était simple:(45)
Cette attitude provient de la conviction des administrateurs
que
l'histoire puisse donner des dates exactes pour une
reconstruction
véritable du passé. Par une telle compréhension de
l'histoire on pourrait maîtriser la population. D'où le
titre que
j'ai choisi pour ma contribution: `si l'on avait mis dès le
début
chacun à sa place'.
Cette remarque illustre l'ambiguité de la politique
française. On crut, d'une part, que chacun avait sa place,
une
idée qui représente une interprétation statique de
la
société (cf. Van Hoven 1990, Amselle 1990). D'autre
part on
crut qu'une force objective et neutre était nécessaire
pour
réaliser cet ordre: l'administrateur `objectiva' la
politique
française en parlant de `on'.
Cette idée sur la reconstruction de l'histoire
véritable
était courante dans les années 1930 et 1940, parmi les
administrateurs. Maintenant on connaît mieux la dimension
politique
de la tradition orale (cf. Diawara 1990 pour un exemple malien).
Il y avait
aussi des critiques contemporaines. L'administrateur Max. Berthet
(sic), qui
visita le canton du 17 au 21 septembre 1951, semble voir la
dimension
politique des revendications historiques sur lesquelles les
Français
avaient basé leur jugement pour l'organisation territoriale
de leurs
colonies. Avec l'arrivée de Berthet une nouvelle ère
s'annonçait. Berthet mentionna le lignage comme un
`groupement
artificiel'. Parlant de la succesion de Fabou, il écrit:
Le commandant admit que la décision de 1951 était
une
erreur, mais puisque la `situation à Naréna' était
redevenue `calme', il écrit que la situation se
rétablissait et
conclut: `Erreur n'est pas crime.'(47)
Dans les années 1950 le climat social et politique se
transforma
profondément; l'organisation territoriale ne fut plus
importante.
Dès 1946 les politiciens de l'US-RDA et du PSP jouaient les
rôles
les plus importants. Ils profitaient des résultats de
`l'esprit
centralisateur' des Français. On peut atteindre les villages
facilement par
camion ou par voiture et s'opposer à une administration qui
a fait des
erreurs similaires partout dans les colonies.
Le rôle du chef de canton semble être devenu
rudimentaire;
partout les villageois ont pris l'initiative (mobilisés
probablement par de
nouveaux fonds de développement, cf. Massa 1995). En 1951,
la
population de Naréna construisit une école en banco et
y laissa
venir les élèves et professeurs de l'école de
Kourémalé.(48) Les
jeunes
de Karan construisirent sept ponts afin d'atteindre Kangaba
directement.(49)
Le choix de Sinémory avait une certaine `logique' - il
était
bien préparé aux tâches administratives.
Cependant, le
choix de Fabou comme chef de canton était douteux. Il est
évident, considérant la séparation de Abaladougou
et
Keniéba, que Fabou ne fut pas populaire, du moins depuis
1930. Les
Keita de Naréna croyaient que l'administration était
corrumpue
par Fabou (voir article de Daouda Nambala Keita). A mon avis
cette
idée est douteuse, vu le grand nombre d'administrateurs
entre 1930 et
1943, et vu la longue durée de l'affaire.
La rumeur de corruption peut avoir son origine dans la
politique de
l'administrateur Louis Buttin. Cette politique semble avoir
été
axée sur un développement économique actif.
Contrairement à ses prédécesseurs et successeurs,
il a
duré dans la région et il a procédé à
des
changements. En 1942, par exemple, il fut actif à Kangaba
où il
proposa de vendre communalement la récolte des noix de
karité.
La population s'opposa avec véhémence à ce
zèle
économique (et `esprit centralisateur').(50) La présence de grandes
quantités d'or
dans la région peut expliquer ce zèle ainsi que les
rumeurs.
Buttin me semble sincère dans son intention de
comprendre la
situation politique dans le canton de Naréna et dans son
intention de
changer les structures économiques. Contrairement à son
statut
de personne antipathique dans la tradition orale, le Buttin dont
nous lisons les
rapports dans les archives fait une impression sympathique. On
pourrait
réserver son antipathie pour ses supérieurs, par
exemple
l'inspecteur des Affaires Administratives, qui a parlé de
`la
difficulté qu'éprouvent les indigènes et notamment
les
Malinké, à construire dans l'abstraction' et des
`raisons qui m'ont
conduit à négliger résolument ces revendications
locales et
confuses' (voir l'annexe). Il est
vrai que
Buttin savait que la solution ne se trouvait pas dans
l'abstraction. L'inclusion
de Karan et Keniéba dans le canton de Naréna avait
créé une monstruosité administrative.
Par son séjour à Bamako comme intermédiaire du
chef de canton, Nambala aussi semble sincère dans son
administration
du canton. On peut être d'avis qu'il est devenu, lui aussi,
la victime de
la tension créée par les Français en 1915. De
plus, les
changements économiques n'ont pas été prévus.
C'est le destin historique qui fait que ces deux personnes se
trouvent
maintenant dans la tradition orale régionale comme des
opposants. Pour
moi, il sont des victimes de leur temps.
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Tableau Généalogique des Keyita
de Naréna, Nugani, Karan et Kinyéba
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